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Motivation de l’accompagnant bénévole :
connaissance et reconnaissance de soi

du Docteur Eliane Feldman, psychiatre – psychanalyste
Extraits de l’article paru dans la revue ASP Liaisons N°32 – Décembre 2005

J’ai cru comprendre, lorsque me fut demandé cet exposé, que l’on attendait de moi d’être un témoin. Ce mot a pour moi une très grande importance. Ceux qui me connaissent m’ont tant de fois entendu insister sur cet acte si typiquement humain et solidaire : le témoin a pour mission, dans son attention à l’autre, d’augmenter les valeurs de celui-ci par le seul fait qu’il les reconnaisse. Reconnaître, voilà l’autre mot clé de mon propos. […]

Mais abordons la question que l’on m’a posée : quelle est la motivation du bénévole

Comment devient-on bénévole?

L’entretien « d’embauche » d’un bénévole vu du côté du psy ne mérite pas plus de commentaire, dans la mesure où la parole est rarement libre, c'est-à-dire que l’on sent le candidat chercher, non pas sa vérité, mais ce qui pourrait convaincre l’autre de la valeur de sa démarche. En sommes, nous posons une question assez bête, aussi ne faut-il pas s’étonner si la réponse est incertaine. « Pourquoi voulez-vous devenir bénévole en Soins Palliatifs ? ». C’est une question bête parce que celui qui fait cette démarche n’en sait rien lui-même et qu’il s’échine à trouver des rationalisations satisfaisantes, croit-il, pour l’interlocuteur. Il a eu des deuils dans sa famille (Ah ! Oui… qui n’en n’a pas eu ?). Il voudrait donner du temps pour les autres, peut-être que la maladie grave et l’approche de la mort, sans compter l’extrême vieillesse sont emprunts d’une grande solitude ? Presque tous évoquent de façon floue une espèce de nécessité d’engagement qu’ils résument souvent d’un mot : « solidarité ».
Bref, nous avons à accueillir ce balbutiement qui ne prendra sa dimension de révélation de soi-même que chemin faisant, dans ses rencontres et au sein de son équipe.
Ce qui me frappe également c’est la modestie avec laquelle ils viennent offrir leurs services, pour être en quelque sorte la « petite main » du grand œuvre soignant. C’est là que j’aurais quelques (re)mises au point à proposer.

Connaissance et reconnaissance de soi

Voilà des gens venant de partout, en activités professionnelles diverses, ou retraités, ou mères de famille, qui jouent le jeu de s’écouter, et du coup de se parler vrai, de plus en plus vrai. Ça n’est pas sans émotion, parfois c’est un peu difficile, mais, non seulement personne n’en meurt, mais voilà qu’au contraire se dévoile la dimension de l’être telle que l’entretien initial a été incapable de le permettre.
Ecouter l’autre, surtout dans sa radicale expérience du mourir, ça commence par s’écouter les uns les autres en se gardant de tout jugement, comme d'une dédramatisation qui ne soulage que son auteur. Or, quoi de plus formateur que ce constat que font ces soi-disant novices : d’avoir été écouté, d’avoir pu se dire dans l’attention bienveillante de
l’autre, ça fait du bien, mais, bien plus, ça fait grandir.
A mon avis, c’est après cette expérience intérieure forte qu’ils pourront se lancer dans l’expérience de l’écoute, car elle a valeur, non pas intellectuelle, mais d’une connaissance qui a trait à l’inconscient. Et ceci va se développer au fur et à mesure de leurs rencontres, grâce – de manière incontournable, il faut y insister-aux Groupes de paroles ou à tout moment de formation qui engage leur parole propre.
Engager sa parole propre, c’est la condition sine qua non pour accueillir la parole de l’autre. Même les soignants qui avancent dans ce domaine à pas plus feutrés, le reconnaissent : « On ne peut écouter si l’on n’est pas écouté soi-même ». Mais pourquoi ? me direz-vous… Ne peut-on écouter simplement animé par de « bons sentiments », par charité, solidarité, etc., toutes valeurs respectables et qui sont certainement présentes aus­si… à conditions qu’elles soient revisitées par les effets de la parole, justement.
Devant les sentiments inverses, de colère par exemple ou de dégoût, de peur voire de terreur devant ce qui arrive à l’autre, sentiments qui sont tout autant présents en nous que les premiers, si la mise en mots n’est pas possible, quelle autre issue que la fuite ou des conduites encore plus redoutables pour l’autre comme le jugement, le conseil (!!!), les fameuses et terribles « bonnes paroles » (il faut donner de bonnes paroles !).
Donc la parole permet d’exprimer ces sentiments que notre amour-propre condamne, mais on voit bien le côté narcissique qui est engagé là. Cette parole est dure à émettre, elle n’est possible que dans la qualité d’écoute de l’autre, des autres. Pouvoir oser cette démarche, c’est entrer dans une connaissance et une reconnaissance de soi, de ses limites. C’est ce que les psychanalystes appellent la castration. Elle est décisive pour habiter totalement son humanité. Les rêves de toute-puissance infantile ont la vie dure, et les repérer fait grandir, libère des forces prisonnières de ce fantasme de perfection, par exemple dans le Bien, et pire, dans le « vouloir le Bien de l’Autre ». Terrifiant.
Dans ces groupes de parole, il arrive de ces moments forts, assez inoubliables où quelqu’un « avoue » avec toutes les caractéristiques de la honte combien il s’est senti dépassé par une rencontre , ou comment il a éprouvé des sentiments négatifs. La transformation qui s’opère alors c’est qu’il perçoit qu’il est là peut-être en train de faire le deuil de sa toute-puissance, de sa toute Bonté, et qu’il entre ainsi dans son humanité.
On comprend bien que la rencontre avec le grand malade, ou le grand vieillard, voire le dément, ne peut laisser indemne, d’autant plus que le bénévole n’avance pas « armé » de quelque besogne technique, comme c’est le fait du soignant. Il me semble que c’est la caractéristique de cet engagement, s’il est bien compris et bien accompagné, de l’accepter, ou de s’en aller, décision infiniment respectable.
Le bénévole n’a affaire qu’au Sujet, au sens fort psychanalytique du terme, au sens du JE. Le soignant aussi, qu’il le veuille ou non, mais il fait profession, il est payé pour réparer quelque chose du corps […].

J’insiste sur ce que le bénévole apporte d’irremplaçable : c’est cette prévalence du Sujet puisque dans le domaine de l’aide technique il est bienheureusement démuni. Bienheureusement, il faut y insister : il peut arriver, rarement il est vrai, que des bénévoles souhaitent être informés sur la maladie, son évolution, etc. Malheureux !

Ils ne savent pas la chance qu’ils ont de n’avoir pas à prendre en compte cela ; ils sont libres d’écouter ce que le malade dit de ses espoirs de vie ou de ses désespoirs sans être handicapé par la vérité scientifique qui ne peut que parasiter, voire masquer la vérité du Sujet. […] Il serait bien dommage que les bénévoles se déguisent en psy, alors que le malade, sa famille, les attendent radicalement ailleurs. Les bénévoles avancent vers l’autre, non seulement sans appareillage technique, mais aussi sans aucune grille de lecture préalable de ce qui va se passer, en paroles et en gestes, durant la rencontre. On comprend alors la difficulté de l’acte de simplement rentrer dans la chambre qu’évoquent certains. C’est : « Me voici… devant… vous que voilà ». Rencontre à l’état pur ; effet décapant garanti. Ici, le gentil babillage presque mondain. Ailleurs, une détresse littéralement crachée à la tête du visiteur… Là, un silence si lourd… et pourtant un geste, un mot, qui invite à rester là quand même, dans cette apparente inutilité, voire même dans le bruitage d’un poste de télévision… Voilà pourquoi le bénévole n’en sort pas indemne. S’il en fait quelque chose dans sa parole partagée avec d’autres, ce « pas indemne» signifie que cette rencontre le transforme. C’est ainsi que j’entends leur témoignage quand ils me disent que ce « travail » leur apporte beaucoup. C’est comme si ces rencontrent leur permettaient de balayer plus large le peu de Vérité qui nous est humainement accessible. […]

Vers un élargissement du sens du bénévolat en fin de vie

Les Soins Palliatifs ont le vent en poupe, les lois sont votées en leur faveur, etc. Je voudrais tellement que l’on n’en croie rien... Que rien n’est arrivé, et peut-être n’arrivera jamais, d’une espèce de maîtrise de la Mort, point d’échappement de notre pensée humaine, douleur à la fois insupportable de la connaissance de notre finitude, et en même temps noblesse de l’homme pressé de créer, de vivre ; car la vie est courte à 16, 35, 70 ou 87 ans… Des voix se font entendre en contrepoint de cette légère euphorie qui peut nous saisir, nous qui avons participé, peu ou prou, à l’avènement de ce courant des Soins Palliatifs. Je m’appuierai ici pour terminer mon propos sur le retentissant article de R.W. Higgins dans la très sérieuse revue « Esprit » de janvier 2003, et qui s’intitule férocement « L’invention du mourant ; violence de la mort pacifiée », ainsi que sur l’ouvrage de D. Legay « Qu’avons-nous perdu en perdant la mort ? ».
Ces auteurs attirent notre attention sur la présence plus pesante que jamais du déni de la mort qui caractérise notre monde postmoderne. R.W. Higgins, en particulier, renvoie dos à dos les tenants des Soins Palliatifs et les partisans de l’euthanasie, nous mettant en garde contre une complicité inconsciente que nous aurions à débarrasser notre Société de l’épineux problème de la Mort.
En somme, en Soins Palliatifs on s’occupe tellement bien des mourants qu’il n’y a plus de questions à se poser à ce sujet, la mort c’est pour les autres, pas pour nous, et ces malheureux sont désormais si bien traités… (comme si la mort était l’effet d’une malchance, d’un accident !). La Mort est désormais une affaire de spécialistes qui ont toute notre admiration empressée. Il suffit d’énoncer dans un cercle social quelconque que nous participons peu ou prou, soignant ou bénévole, à cette action, pour que nous entendions passer un ange, ou plutôt pour que nous soyons transformés en anges de bonté évidemment, ce qui nous rend légèrement mal à l’aise, tant nous sentons derrière ces propos élogieux une subtile mise à l’écart.
La boucle du déni est bouclée ; le mourant ce n’est pas moi, c’est l’autre, et dans cette malchance qui lui arrive – la mort – il a tout de même la chance qu’il y ait des gens pour lui tenir un peu la main… des bons soignants, d’admirables bénévoles, et des psy par-dessus le marché.
Il ne fait pas bon, par les temps qui courent, d’entendre parler de la mort. On est plutôt dans le culte de la jeunesse, de l’argent, de la consommation. Nous sommes cernés, via la pub, dans ces pensées uniques. […]
Les bénévoles d’accompagnement en Soins Palliatifs ont à travailler la spécificité de leur mission, à l’intérieur du groupe qu’ils forment avec les soignants, sans aucune modestie, mais dans la conscience qu’ils sont là dans une dimension à contre courant de nos sociétés dites avancées et qui ont tant reculé du côté de l’humanisme.
Je rêve du temps où, lourds de l’expérience humaine accumulée tous ensemble, vous accepterez de vous reconnaître citoyens aussi, et en mission auprès de notre monde
contemporain. D’une autre place que celle des soignants, votre non appartenance à ces derniers faisant sens, d’abord pour vous – non, vous n’êtes pas des soignants-bis ! – vous êtes pour nous soignants, les représentants de notre société civile, non pas telle qu’elle est, rejetant la mort, mais telle que nous l’espérons : une société ou l’AVOIR cèdera un peu de place à l’ÊTRE.
L’agacement perceptible, y compris dans les réactions citoyennes au tout économique, à l’inégalité scandaleuse des hommes, me fait espérer qu’il y a un chemin où se faufiler pour que, dans le domaine de la mort qui nous concerne tous, la ségrégation pose peu à peu question.
La personne qui meurt a besoin de nos soins de soignants. Elle a besoin de sa famille, si cette dernière n’est pas noyée dans sa propre angoisse, et là aussi, soignants et bénévoles, nous savons faire pour leur permettre d’exprimer leurs terreurs afin que ces émotions ne les fassent pas fuir devant la place indispensable qu’ils doivent tenir au­près de leur proche qui termine sa vie. La personne qui meurt a besoin de vous, les bénévoles, dans votre savoir-être, dont je salue la qualité, la créativité.
Mais voilà que j’ajoute ce rôle de témoin social, du moins je ne sais pas pour l’instant le nommer autrement. […]
Les « outils » pour approfondir ces dimensions collectives vraiment questionnantes me paraissent plus à chercher chez les philosophes que chez les psys. A vrai dire je connais beaucoup de psy qui, se posant les mêmes questions, et refusant que le travail spécifique n’enferme un peu plus la personne dans sa solitude, sont dans la même quête.
Bonne route, bonne recherche !
Soyez des témoins !