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Les saisons et la mort

de Patrice Tardieu, professeur de philosophie

 

Observons les saisons : c’est le cycle du même et de l’autre. Nous voyons des bourgeons donner des feuilles qui se développent, croissent, s’épanouissent puis jaunissent, dépérissent et tombent de l’arbre. Mais au printemps suivant, le cycle recommence. Les « mêmes » feuilles reviennent qui se flétriront en automne…Quant à l’homme, qu’en est-il ? On pourrait dire avec Homère : « Comme naissent les feuilles, ainsi naissent les hommes » (Iliade, VI, 146). Les générations se suivent: par le même vouloir-vivre, les vivants se succèdent. Chaque saison ramène les mêmes êtres jeunes qui vieilliront à leur tour. Mais la « feuille » que nous sommes proteste : cette nouvelle feuille, ce n’est pas moi ! C’en est une autre ! D’ailleurs aucune feuille n’est exactement semblable à aucune autre. C’est ce que Leibniz appelait la « monade », le caractère unique de chaque être, son unicité qui fonde le principe d’individuation, c’est-à dire que tel individu est précisément celui ci et pas un autre. Il n’y a pas deux êtres dans la nature qui ne soient indistinguables. Leibniz rappelle l’épisode où la princesse Sophie de Hanovre mit au défi un gentilhomme d’esprit qui était de la promenade et qui pensait pouvoir la contredire, de trouver dans son jardin deux feuilles qu’on ne puisse distinguer. « Mais quoiqu’il en cherchât beaucoup, il fut convaincu par ses yeux qu’on pouvait toujours y remarquer de la différence » (Nouveaux Essais sur l’entendement humain, livre II, chap.XXVII). Cependant alors chaque moi est irremplaçable et sa disparition une tragédie dont on ne peut se consoler…
Si donc nous ne voulons pas nous lamenter, il faut prendre un autre point de vue : considérons le Tout et non la partie ; détachons-nous de notre moi et prenons le point de vue de l’univers et de son présent sans fin, car « l’Être est éternel » et nous en faisons partie.
(à suivre)

(À suivre)