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La nature et la mort

de Patrice Tardieu, professeur de philosophie

 

Comment la nature se comporte t’elle à l’égard de la mort ? Elle construit avec un art indicible les êtres naturels. Le fonctionnement et la coordination de chaque organe chez les vivants sont un chef-d’œuvre d’ingéniosité ou de complexité. De plus, elle se donne les moyens d’une fécondité prodigieuse : déjà dans le règne végétal des plantes fabriquent un très grand nombre de grains microscopiques dans les étamines, pollen qui ira féconder le pistil des fleurs, transporté par le vent ou un insecte. Chez l’être humain, en une seule fois, le mâle émet des millions de spermatozoïdes qui montent à l’assaut de l’ovule féminin. La nature est dispendieuse et généreuse à souhait : elle envoie à profusion tout ce qu’il faut pour la reproduction et la propagation.

Cependant il y a aussi et en même temps une perte considérable et une destruction non moins étonnante. L’individu est à la merci du moindre incident et du moindre accident. Il semblerait que pour la nature la vie et la mort de l’individu soient dénuées de toute importance. Le hasard le plus insignifiant et le plus aveugle peut le frapper à tout moment. Les animaux, quant à eux, sont soumis à la loi du plus fort, parfois à la rapacité de leurs congénères, à l’amusement du chasseur et même à l’espièglerie d’un gamin qui peut être cruel.

Comment expliquer cette « indifférence » de la nature ? C’est l’impermanence de toutes choses qui ne cessent de passer, comme l’avait vu le philosophe présocratique Héraclite : « panta rhei », « tout s’écoule ». Paradoxe : rien n’est plus permanent et plus changeant que le monde car «  aei panta rhei », «  toujours tout s’écoule », donc indéfiniment et sans fin, sans limites et sans arrêt. La non-éternité est éternelle.

Mais alors dans cette non-éternité éternelle de la nature, est-ce que je meurs ? Tournons-nous maintenant du côté d’un autre philosophe : « Vivant, j’agis et je réagis en masse… mort, j’agis et je réagis en molécules… Je ne meurs donc point… Non, sans doute je ne meurs point en ce sens, ni moi ni quoi que ce soit… Naître, vivre et passer, c’est changer de formes… » (Diderot, Le Rêve de d’Alembert).

La nature est indifférente à la mort ; nous aussi nous devrions être indifférent à la mort puisque nous faisons partie de cette non-éternité éternelle.

(À suivre)