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« Je soutiens la vie malgré l'échec thérapeutique curatif »

Interview du Docteur Albert Steffen
Le docteur Albert Steffen est en contact quotidien avec les malades en fin de vie
à la clinique Clémentville de Montpellier.
Spécialiste de médecine interne, il nous présente cette discipline méconnue, et la façon dont il l'assume au quotidien.

Question : Tout le monde sait ce qu'est un cardiologue ou un pédiatre. En revanche, les « internistes » sont très mal identifiés. Pouvez-vous expliquer en quoi consiste cette spécialité?

La médecine interne s'intéresse à l'organisme dans sa totalité dans une approche transversale et polyvalente. Nous sommes à cheval sur plusieurs spécialités dont certaines, telle l'infectiologie, l'immunologie, les métabolismes concernent les dysfonctionnements de plusieurs organes ou systèmes. La prise en charge globale du malade s'oppose ainsi aux spécialités d'organe. On fait appel à nous pour l'établissement de diagnostics complexes. La discipline de médecine interne est plus développée dans les pays anglo-saxons. Raison pour laquelle j'ai choisi, après avoir effectué mes études de médecine générale à la faculté de Montpellier, de m'expatrier pour le temps d'une formation complémentaire de 5 ans.

Question : Pourquoi cette spécialité est-elle utile dans l'accompagnement des fins de vie?

Parce que les malades en fin de vie posent des problèmes transversaux. Ces personnes souffrent de divers maux : ceux associés à leurs tumeurs, bien sûr, mais aussi des réactions à leurs traitements radiologiques ou chimiques, ou encore d'affections indirectement liées à la pathologie cancéreuse, parfois secondaires aux gestes invasifs (pose d'un cathéter, d'une sonde urinaire, d'un drain) suivis de complications infectieuses par exemple) ou encore la maladie thrombo-embolique, omniprésente.

Question : Et la douleur, vous ne la traitez pas?

Ce n'est pas ma mission. Certes, chacun d'entre nous sait prescrire un antalgique lorsque le besoin s'impose, mais le traitement antalgique est de plus en plus suivi par un médecin formé en algologie. Moi, je soutiens la vie, ce qui est la base de l'éthique médicale. Sans essayer pour autant de la prolonger, l'issue fatale étant de toute façon annoncée.

Question : Donnez-nous des exemples concrets.

Les soins palliatifs ne se limitent pas au traitement de la douleur physique et psychologique, mais concernent aussi les déséquilibres métaboliques (diabète sucré, troubles des électrolytes), endocriniens, nutritionnels, ainsi que les infections et les complications thromboemboliques, les soins d'escarres, la surveillance des éliminations urinaires et fécales, etc. D’autre part, j'ai un regard critique sur la consommation globale des médicaments. En effet ces malades continuent souvent à prendre des traitements incompatibles avec le changement de leur physiologie : anti-hypertenseurs, diurétiques, hypocholestérolémiants par exemple.

Question : Vous soutenez la vie de personnes qui, malgré tout, vont mourir. Comment faites-vous pour vous blinder psychologiquement?

Les malades concernés par les soins palliatifs ont en moyenne moins de trois mois d'espérance de vie. J'excepte évidemment des rémissions plus longues, parfois imprévisibles, mais les cancéreux en échec thérapeutique sont immanquablement rattrapés par la maladie. Pour un médecin, dont l'éthique consiste à défendre la vie par profession, ce n'est évidemment pas satisfaisant. Le témoignage de la reconnaissance des familles - il s'agit d'un objectif parallèle non recherché bien entendu - pour les avoir accompagnés dans une épreuve difficile est un support indiscutable mais insuffisant de notre motivation. L’équilibre, je le recherche dans le savoir de l'esprit, la philosophie, qui comporte la pensée religieuse (je me considère agnostique), la littérature où je rencontre des interlocuteurs muets qui me décrivent la vie (et la mort) sous d'autres aspects. Je ne termine pas une journée sans y avoir consacré au moins une demi-heure.

Question : Vous êtes en contact avec l'association pour le développement des soins palliatifs. Ce genre d'association vous aide-t-elle à accomplir votre mission ?

Les bénévoles qui accompagnent les fins de vie ont beaucoup poussé à la prise en considération des soins palliatifs. Certains médias et politiques se sont associés à cet effort. Et aujourd'hui, les choses se mettent en place. Quelle que soit leur spécialité, les médecins s'impliquent plus qu'auparavant dans le palliatif.