Retour

Cérémonies unéraires kpàla

La ritualisation de la mort dans nos sociétés contemporaines

de Jean Constance, professeur de la faculté

Les rituels de mort

 Les rituels de mort s’imposent dans toute société en réaction à un corps, qui, vidé de toute vie, de toute intention et de toute attention, manifeste aux yeux de tous un intolérable néant. L’être humain, douloureusement conscient de sa finitude, se trouve en quelque sorte encombré du cadavre de ses proches, de ceux avec qui il a partagé sa vie, avec qui il a accompli les gestes, banals mais significatifs, de la vie quotidienne.

Cette fin de vie, visible chez autrui, n’est pourtant pas perçue comme la simple disparition d’un individu. Elle renvoie aussi à une rupture violente et radicale dans l’existence d’un groupe tout entier (d’une famille, d’une communauté...) en brisant la continuité à laquelle celui-ci aspire. Ainsi, si tous ne meurent pas, ils peuvent encore témoigner de l’existence d’un seul individu en l’inscrivant de diverses manières dans la mémoire collective.

C’est ainsi parce que la mort d’un des membres de la communauté constitue une sorte de négation du groupe, que l’on va prolonger symboliquement son existence par un ensemble d’actes et de conduites autour de son corps défunt. Ces conduites signent ainsi une sorte de sur-langage qui va permettre d’exprimer la continuité de l’existence de ceux qui restent. Le fait de célébrer par des rituels la mort des membres d’une communauté souligne l’insuffisance qu’il y a à simplement désigner cette mort par quelques mots. L’on met alors en scène des actes symboliques, des cérémonies, qui permettent d’exorciser collectivement la violence de la mort.

Ainsi les rituels de mort donnent aux vivants l’occasion de faire basculer la menace qui pèse sur chacun. La mort, fin dénuée de sens, revêt alors un visage plus paisible et significatif duquel il semble inutile d’avoir peur. Elle offre paradoxalement de pouvoir redonner un sursaut de vie à ceux qui restent, et, surtout, d’affirmer la pérennité de l’être humain, son immortalité en tant qu’il n’est que le représentant passager de l’histoire d’un groupe.

La mauvaise mort :

un détour par le Rwanda

 Le génocide au Rwanda (1993) a provoqué un traumatisme très fort chez tous ceux qui ont échappé au massacre. Certes, la violence même de la tuerie, les modes d’exécution sont à elles seules suffisantes pour créer un traumatisme durable.

Mais ce qui a marqué encore plus profondément les rescapés du génocide, c’est le fait de n’avoir pas pu pratiquer les cérémonies rituelles d’accompagnement des morts. Les familles massacrées, les amis disparus sont morts de ce que les rwandais eux-mêmes appellent une « mauvaise mort ».

C’est ainsi qu’Espérance Uwayiniligira, du Centre d’ethnopsychiatrie Georges Devereux à Paris, souligne que « la mauvaise mort, c’est mourir seul, loin des siens, maltraité, torturé, sans laisser de descendance, sans avoir fait le partage de ses biens, sans avoir désigné un chef de famille, sans être enterré par les siens... »

C’est noter ici l’importance du lien entre la mort et l’état de la famille dans une société ; mais plus généralement, l’importance qu’occupe la place de l’individu dans le groupe. Pour un Rwandais, celui qui meurt sans laisser de descendance est enterré comme un jeune enfant, sans cérémonie particulière. Il ne deviendra jamais ancêtre car il ne pourra être célébré par ses propres enfants : c’est ce que l’anthropologue Louis-Vincent Thomas nomme une « rupture anéantissement ».

Le déni de la mort

Ce qui inquiète donc plus explicitement les Rwandais permet de s’interroger sur ce qui nous semble devenir une nouvelle manière de procéder avec les morts. Ce qui garde encore toute son importance au Rwanda nous permet de voir ce que nous faisons encore et ce que nous ne faisons plus, ou plus exactement ce que nous faisons différemment.

 

Tout d’abord, nos rites funéraires tendent à se simplifier ou à disparaître par leur durée même. La « veillée du mort », par exemple, ou la « visite au corps », qui pouvaient durer jusqu’à plusieurs jours au milieu du siècle dernier, est souvent réduite à une petite journée, voire à quelques heures. Il arrive même parfois qu’elle disparaisse totalement, qu’on envoie le corps directement au funérarium, sans avoir réservé un temps à sa visite.

On note aussi que les condoléances et les manifestations de la peine se font plus discrètement, elles rentrent dans une forme d’intimité qu’il semble falloir préserver, sous peine d’être accusé d’indécence. Du coup, les personnes endeuillées se retrouvent davantage dans une souffrance plus solitaire.

On constate par ailleurs que le corps est pris en charge par des professionnels, spécialistes de certaines techniques (la thanatopraxie par exemple), qui s’occupent de l’habillement du défunt, de son maquillage, de sa coiffure. Ceci souligne donc une technicisation de la mort, qui éloigne le corps et la réalité de la mort. Si ce rapport éloigné permet d’éviter le contact avec le cadavre, il empêche également d’exorciser l’angoisse suscitée par la mort elle-même. La mort, qui s’éloigne dans les mains des professionnels, est donc plus propice aux fantasmes, en ce sens qu’elle perd de sa matérialité, qu’elle gagne en virtualité.

On peut également noter cette propension à dissimuler la mort par le fait même des changements de lieux. Ce n’est plus au domicile qu’on a tendance à veiller les morts, mais davantage dans des complexes funéraires. Par ailleurs, les lieux où l’on décède sont de plus en plus fréquemment des lieux habituels de soins : hôpitaux, maisons de retraite, etc., c’est-à-dire hors de la maison.

Enfin, certains funérariums commencent eux aussi à éloigner les proches de la crémation en diffusant, sur un écran de télévision, la mise au feu du cercueil. Cette virtualisation est une étape de plus dans l’éloignement de la mort, la banalisant dans le même temps en permettant cette confusion entre réalité et programme télé.

Conclusion

Tout ceci contribue donc à un réel éloignement de la mort, voire à son déni. Cela s’explique au moins par un phénomène très marquant lié à notre société qui est la propension à donner la priorité à l’individu plutôt qu’au collectif. Cette haute valeur de l’individualisme, qui s’impose à chacun tout au long de sa vie, oblige de fait à un effacement des croyances et idéologies universalisantes.

C’est ainsi que l’on note l’affaiblissement des pratiques et des croyances liées aux grandes religions par exemple, et que l’on constate un attachement croissant à des croyances qu’on qualifie de plus personnelles. Si ces croyances ne sont pas totalement individuelles, elles renvoient tout de même à des choix qui eux ont tendance à le devenir. Ces choix mènent alors à un nombre de croyances plus grand, à des pratiques plus diversifiées.

Ceci signe donc une certaine mise en péril de ce que l’on nomme les grands récits, généralement liés aux grandes religions monothéistes. Cette diminution des croyances collectives ne marque donc pas une disparition totale des croyances et des pratiques, mais une transformation de celles-ci. Cela implique une attitude plus diversifiée des individus face à la mort. Une attitude que l’on qualifie de plus personnelle, mais qui demeure toujours présente, et qui consiste le plus souvent en de nouveaux « syncrétismes », tant religieux que païens.