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La pulsion de vie, La pulsion de mort : Principe de plaisir, Principe de réalité chez Freud et la théorie des pulsions

de Jacques Othoniel, Professeur de la faculté de médecine de Montpellier,
André Beaud, Gérontologue,
et Jean-François Beaud, Psychologue

 

1. « Le principe de plaisir »

« Le principe de plaisir » a été élaboré à partir de 1890 par Sigmund Freud et il représentait alors le but du fonctionnement des excitations accumulées dans l’appareil psychique. « Le principe de réalité » vient en contrepoids ; il représente les limitations imposées par la réalité externe car la tendance du principe de plaisir est de ne pas tenir compte des situations extérieures pouvant conduire au « déplaisir ». C’est en 1925 que la place réelle du « principe de plaisir » a été nuancée par Freud dans « Au-delà du principe de plaisir ». Ce dernier principe étant assimilé à la compulsion de répétition et au-delà à la pulsion de mort. Il convient d’explorer l’itinéraire de ces différentes notions pour tenter de savoir comment elles peuvent s’articuler avec les différentes composantes du plaisir et de son absence, l’anhédonie.

2. Les origines du principe de plaisir

Freud est médecin et il a été très influencé par G.T. Fechner (1801-1887). Physiologiste et philosophe, qui élabore « le principe de plaisir de l’action ». Selon cet auteur , toutes les actions sont précédées et anticipées par des représentations mentales. Le plaisir ou le déplaisir qu’entraîne la représentation mentale décide ou non de son accomplissement. Freud se serait basé sur ce concept pour élaborer les principes du fonctionnement de l’appareil psychique. Selon Freud, le fondement du fonctionnement de l’appareil psychique est basé sur le modèle de l’arc réflexe qui prend en consi-
dération les entrées sensitives, la voie sensitive centripète, le neurone intermédiaire et le neurone effecteur, neurone effecteur centrifuge. De ce point de vue, l’appareil psychique est considéré comme une entité recevant une certaine quantité « d’excitation » qui circule librement à l’intérieur du système et qui a tendance à être évacué par le « pôle moteur ». L’évacuation de l’excitation correspond à l’expérience de satisfaction. Inversement, la satisfaction signifie que l’écoulement de l’excitation est libre dans le système. C’est le premier principe. La douleur et la souffrance sont considérées comme une trop grande quantité d’excitations qui font irruption dans le système. Par la suite Freud va considérer que le niveau élémentaire du système neuronal ne peut pas expliquer le fonctionnement des organes complexes et c’est dans ce sens qu’il a tendance à abandonner l’idée du système dont l’énergie revient à niveau zéro. Freud élabore un deuxième principe qui est l’application du principe de constance de Fechner. D’après ce principe, l’appareil psychique tend à conserver une certaine quantité d’énergie constante en évacuant les quantités présentes dans le système, c’est l’expérience du plaisir, soit en évitant les excitations trop nombreuses par leur affluence, c’est l’expérience du déplaisir. Au regard du principe de constance, l’appareil psychique a tendance à maintenir une certaine quantité d’excitation dans le système à l’état permanent. C’est cette quantité qui est définie comme une fonction qui s’oppose à la décharge totale et immédiate, fonction primaire, et qui tend au plaisir en différent la décharge. De ce point de vue, le fonctionnement de l’appareil psychique peut être considéré de la façon suivante :

  • il existe un état de tension ; c’est le désir (le désir, c’est ce que l’on n’a pas et dont on mesure l’absence) ;
  • il s’ensuit des réactions d’évacuation soit de nature motrice comme dans l’exemple de la faim, de la soif ; soit de nature émotionnelle ;
  • l’excitation va laisser dans l’appareil psychique une trace : c’est la Représentation.
  • cette Représentation pourra être revivifiée même en l’absence de l’objet qui l’avait créée, créant alors une hallucination ; l’excitation investit la trace ;
  • on voit ainsi que la Représentation explique la confluence du plaisir et l’expérience du manque.

3. La première théorie des pulsions et la nature des pulsions

Le principe de plaisir est indissociable de l’élaboration progressive de la théorie des pulsions. D’une façon générale :

  • la pulsion représente une tension , une poussée qui exige un travail de l’appareil psychique ;
  • elle a une source ;
  • elle a un but qui est de supprimer cet état de tension en provoquant la décharge de la quantité d’excitation accumulée ;
  • elle a un objet qui permet l’obtention de l’apaisement de la tension.

Ainsi, toute pulsion obéit au principe de plaisir, c’est-à-dire au libre écoulement de l’excitation. Dans cette formulation, on note le rapprochement entre la pulsion et le principe de plaisir et dans la conception de Freud, ce qui fonde plus particulièrement les pulsions, ce sont les pulsions sexuelles qui permettent de cerner la notion du désir et du plaisir humain.

4. La première dualité pulsionnelle

La première réponse à cette question est apportée par le dualisme pulsionnel :

  • pulsion sexuelle
  • pulsion d’autoconservation (pulsion du Moi)

Freud fait découler les pulsions sexuelles des pulsions d’autoconservation. La prise de nourriture chez le nourrisson par exemple s’accom-pagne d’une expérience de satisfaction qui se traduit par une expérience de plaisir. Par la suite, la pulsion d’autoconservation va chercher sa reproduction en l’absence de tout besoin alimentaire, c’est-à-dire en l’absence de toute intervention d’un objet extérieur, c’est la notion d’étayage. Ainsi la satisfaction hallucinatoire est l’expérience inaugurale de la vie mentale. On comprend par là même que la pulsion sexuelle (retenons la notion de sexualité selon Freud) est fondamentalement autoérotique . Il est dès lors possible de comprendre cette première distinction : la pulsion du Moi liée à l’autoconservation est conditionnée par le principe de réalité qui s’oppose au principe de plaisir. Le Moi va limiter les exigences de la pulsion sexuelle pour l’adapter à la réalité extérieure mais en même temps le Moi se trouve chargé d’une série d’opérations qui s’opposent au principe de plaisir. Tout cela y fait intervenir toutes les fonctions que reconnaît la psychologie conventionnelle, à savoir la conscience, la vigilance, le jugement, le raisonnement, la mémoire qui permet de prendre en compte les expériences antérieures, de juger du présent, de tenter de prévoir l’avenir pour envisager en définitive l’opportunité du passage à l’acte.

Ce principe de réalité est donc opposé en tous points au fondement du principe de plaisir et les processus mentaux apparaissent régulés par ces deux grands principes :

  • plaisir-déplaisir ;
  • principe de réalité.

 

Au plan du développement, le processus primaire est un processus archaïque alors que le processus secondaire est mis en place progressivement devant les expériences de la vie ; il représente le réel et tend à se modifier avec les changements qui interviennent dans le développement. Le principe de plaisir tend à une « identité de perception » , c’est-à-dire qu’il tend à retrouver l’expérience de satisfaction qui a déjà été connue. Le principe secondaire vise une identité de pensée , c’est-à-dire l’établissement d’une série de pensées qui établissent le lien entre les représentations, ce qui suppose l’intervention du jugement, des facultés d’attention de la mémoire. Ainsi, la circulation de l’énergie qui est libre dans le processus primaire serait entravée dans le processus secondaire. Le processus primaire demeure prédominant dans certaines activités humaines (la rêverie, le fantasme, le rêve, l’activité artistique, la pathologie mentale). Sur le plan topique, il correspond au fonctionnement du système inconscient, préconscient alors que le processus secondaire correspond au fonctionnement du système perception conscience.

5. Au-delà du principe de plaisir :


la nouvelle dualité pulsionnelle Dans la métapsychologie freudienne, cette notion est introduite en 1920 par Freud. Les processus psychiques sont automatiques et régulés par le principe de plaisir. Celui-ci est mis en action chaque fois qu’il existe une tension empreinte de déplaisir. L’objectif est d’obtenir un abaissement de cette tension mais Freud en vient à constater qu’il existe des phénomènes de la vie psychique qui se répètent sans qu’ils ne produisent aucun plaisir, c’est ce qu’il va décrire sous le nom de contrainte de répétition. D’après Freud, dans cette situation d’une trop grande intensité le principe de plaisir est mis hors jeu d’emblée. L’énergie est utilisée au voisinage des points d’effraction de l’appareil psychique
au niveau des zones d’irruption et aboutissent à l’instauration d’un contre-investissement énergétique qui explique l’appauvrissement parallèle des autres systèmes psychiques.
L’appareil psychique sera d’autant plus rapidement débordé qu’il aura été mal préparé à cette éven-tualité qui aurait consisté à avoir au minimum une certaine conscience du danger immédiat qui aurait abouti à un état d’angoisse protecteur.
C’est dans ce contexte que naît la nouvelle dualité pulsionnelle opposant pulsion de vie et pulsion de mort :

  • la pulsion de vie (Eros) est ce qui tend à l’union, à des unions de plus en plus importantes avec la constitution d’ensembles de plus en plus complexes et de plus en plus cohérents et qui visent le main-tien du vivant ;
  • la pulsion de mort (Thanatos) qui fait passer le complexe vers le plus simple, le régressif, l’inorganique avec la tendance à la désunion, la déliaison et la destruction. Freud aurait même parlé de pulsion de destruction.


Thanatos n’est jamais isolé et quand il se manifeste la composante Eros est présente. C’est ainsi que dans le Sadisme, le plaisir érotique s’accompagne de la volonté de destruction et d’anéantissement de l’objet. Ainsi l’expression radicale du plaisir s’apparente à la pulsion de mort, l’expression habituelle du principe de plaisir est en rapport avec Eros.
Il faut faire une place au plaisir du fonctionnement mental appelé érotisme psychique où les mots sont traités en pensée.
A l’inverse, dans la schizophrénie, les mots sont traités comme des choses, comme si le mot était la chose.


6. La dernière théorie des pulsions et l’introduction du Narcissisme


On devait découvrir que le Moi peut être investi par la libido et de ce point de vue le Moi apparaît comme un objet sexuel. C’est l’introduction du Narcissisme.
Le fonctionnement du psychisme humain se fait par l’intermédiaire du Narcissisme qui va investir le Moi. C’est la libido narcissique ; et la libido va investir également les objets : c’est la libido objectale, avec la possibilité d’échanges entre ces deux formes d’expression de la libido.
Le Narcissisme est un contexte mixte qui englobe :

  • le plaisir de fonctionnement qui est nécessaire à tout individu et qui nécessite des moments de retrait dont l’exemple est celui du sommeil.
  • la jouissance fournit par une activité de pensée qui va se consumer au cours de certains états pathologiques.

Cette dernière théorie des pulsions fait que l’on regroupe sous le nom de pulsion sexuelle toutes les pulsions qui correspondent aux pulsions de vie ainsi que les pulsions du Moi, c’est-à-dire les pulsions narcissiques. C’est dans ce sens que les pulsions de vie et les pulsions de mort s’articulent au niveau du Moi.

Première dualité

Pulsions sexuelles ou pulsion du Moi Pulsions d’autoconservation
Fonction du principe de plaisir Fonction du principe de réalité

Deuxième dualité

Pulsion de vie (Eros) Pulsion de mort (Thanatos)

Introduction du Narcissisme

Eros et Thanatos
ne sont pas isolés
les pulsions sexuelles envahissent le Moi,,
le Narcissisme anhédonique
Ce qui reste du Moi
est intégré dans la pulsionde mort

In « L’anhédonie », Références en Psychiatrie, Gwenolé LOAS, Éditions Doin.