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Le non-être est-il un mal ?
de Patrice Tardieu, professeur de philosophie

 

Nous poursuivons la réflexion sur la mort dans son rapport avec notre être.

Pourquoi fait-on l’éloge de l’homme qui affronte avec hardiesse la mort et méprise-t-on celui qui l’accueille avec un extrême désespoir ? En effet, Cicéron écrit : « Dans les combats de gladiateurs, ceux qui sont craintifs et suppliants, et qui adjurent qu’on leur laisse la vie, ne sont ordinairement pour nous qu’objets de dégoût ; au contraire ceux qui, fermes et pleins de cœur, s’offrent résolument à la mort, nous désirons les sauver ».

Réfléchissons. La durée de notre vie est dérisoire par rapport à toute l’étendue du temps et nous devrions être, comme le gladiateur courageux, indifférent à la disparition de notre propre vie, d’autant plus que celle-ci peut être brève, incertaine ou même amère…Pourquoi alors cette terreur de la mort ? Ne serait-ce pas la peur du non-être qui provoque cet attachement désespéré à la vie, la pitié pour autrui en danger, ou l’horreur indicible devant une exécution ? Le non-vivre est-il le suprême mal ?

Mais, si c’est la pensée du non-être qui rend la mort si effrayante, nous devrions envisager avec le même effroi le temps qui a précédé notre être avant la naissance. Le néant après la mort ne peut différer du néant avant notre venue au monde et ne mérite donc pas davantage de lamentations. Et pourtant l’infinité qui s’est écoulée alors que nous n’étions pas encore, ne nous affecte aucunement. En revanche, qu’il y ait une infinité de néant, après notre existence éphémère, où nous ne sommes plus, paraît intolérable. Cependant, avoir perdu ce dont on ne peut se savoir privé n’est pas un mal, puisque nous ne sommes plus, de même que l’on n’est pas privé de n’avoir pas encore été, avant de naître. Le fait de n’être plus ne doit pas plus nous inquiéter que le fait de n’avoir pas été avant d’être. Tout mal comme tout bien, nous concernant, présuppose que l’on existe et même que l’on en soit conscient. Donc l’absence de conscience et d’existence ne peut comporter aucun mal.

Ecoutons Epicure : « La mort n’est rien pour nous, O thanatos mèden pros mas, car tant que nous sommes, la mort n’est pas ; et quand la mort est là, nous ne sommes plus. La mort ne regarde ni les vivants ni les morts. » (Lettre à Ménécée). Le néant de notre existence, avant ou après, ne nous concerne pas.