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Patrice TARDIEU
Professeur de philosophie

La philosophie et la mort

 

Un titre étrange et qui accroche la curiosité «De la mort et de ses rapports avec I'indestructibilité notre être en soi». C'est un texte peu connu de Schopenhauer qui se trouve dans le supplément au livre quatrième du Monde comme volonté et comme représentation.

De quoi s'agit-il ? II est dit que la mort est le génie inspirateur de la philosophie. Et, en effet, depuis les premiers penseurs grecs, depuis Anaximandre, ne se pose-t-elle pas la question pourquoi la mort ? Socrate n'a-t-il pas défini la philosophie comme « inquiétude de la mort » Et Schopenhauer d'ajouter « Il est même peu probable que, sans la mort, on pût philosopher »

Certainement, alors que l'animal vit sans véritable connaissance de la mort puisqu'il est essentiellement dans un présent perceptif, l'homme qui est pro-jet (jeté en avant de soi) a l'effrayante certitude de la mort car il pense sa fin dans l'avenir. La métaphysique et les religions semblent en provenir. L'hindouisme soutient que Brahma est l'Absolu, toujours présent, sans naissance ni mort, d'ou émanent les dieux et toutes les créatures. Une telle croyance donne une assurance et un mépris de la mort qui étonne l'occidental en Inde. Deux doctrines, cependant, pourraient occuper les extrémités : soit la mort est anéantissement absolu (nous passerions du néant à l'être par la naissance, puis de l'être au néant), soit il y a immortalité «en chair et en os» comme semblaient le croire les anciens Egyptiens, qui mettaient tout ce qu'il fallait pour «vivre»  ce «grand voyage» (d'ou l'importance de la conservation du corps). Observons maintenant empiriquement, la crainte de la mort. C'est avant tout celle de notre propre disparition ou celle de nos proches qui provoque l'affliction et le chagrin. Et inversement la plus grande vengeance est d'infliger la perte de la vie a nos ennemis. Mais cette crainte est-elle rationnelle ? Non, car l'animal l'éprouve sans savoir ce qu'est la mort. C'est donc le vouloir-vivre de tout être engendré qui provoque la peur de sa propre destruction et le souci de sa conservation qui,à son tour, produit la recherche prudente pour assurer sa sécurité et celle de sa progéniture. Le danger, c'est-à-dire le fait d'être dominé par quelque chose qui nous dépasse et nous menace dans notre existence, produit les tremblements, la fuite, la quête d'un endroit où se cacher...

 

Cet attachement à la vie fait de la mort le plus grand des maux, la pire menace, exhume la plus grande peur ...

Pourtant, Socrate, après avoir été condamné à l'issue de son procès à boire la ciguë, s'exprime ainsi : «Mais voici déjà l'heure de partir, moi pour mourir et vous pour vivre. De mon sort ou du vôtre lequel est le meilleur ? La réponse est incertaine pour tout le monde» Platon, Apologie de Socrate 42 a).

D'autres amis de la sagesse

La préoccupation du sens de la vie et de la mort, de la peur et de la souffrance est aussi ancienne que l'histoire de l'humanité. Mythes, légendes, traditions, rites funéraires, cosmogonies, philosophies, religions... Ses formes multiples ont évolué, se sont croisées, influencées, figées parfois, selon les cultures, l'histoire des communautés humaines, l'hégémonie de tel ou tel groupe social.

« Vous ne savez pas ce qu'est la vie. Comment pourriez-vous savoir ce qu'est la mort» (Confucius)

«En vérité, pour qui est né, la mort est certaine et certaine la renaissance pour qui est mort : donc sur un sujet inéluctable, tu ne saurais t'apitoyer» (Bhagavad Gitâ.)

«Vous voudriez percer le secret de la mort. Mais comment y parvenir sans aller le chercher au coeur de la vie ? Le hibou qui vit à l'orée de la nuit est aveugle au jour : ses yeux ne peuvent dévoiler le mystère de la lumière. Si vous brûlez de voir l'esprit de la mort, ouvrez grand votre coeur dans le coeur de la vie. Car la vie et la mort ne font qu'un, comme ne font qu'un la rivière et la mer». (Khalil Gibran)

«Nous sommes ce que nous pensons. Tous les états mentaux ont l'esprit pour avant-coureur, pour chef ; et ils sont créés par l'esprit. Si un homme parie ou agit avec un mauvais esprit, la souffrance le suit d'aussi près que la roue suit le sabot du boeuf tirant le char. Tous les états mentaux ont l'esprit pour avant-coureur pour chef : et ils sont créés par l'esprit. Si un homme parie ou agit avec un esprit purifié, le bonheur l'accompagne d'aussi près que son ombre inséparable ». (Bouddha.)